
C’est grâce au format du livre, dans sa version bon marché, qui explose à l’aube du XXe siècle que le roman sentimental se développe massivement et qu’apparaissent les premières collections dédiées. Il s’agissait alors pour les éditeurs de permettre aux consommateurs d’identifier rapidement et facilement le type de contenu qu’ils allaient trouver dans les ouvrages. Ces collections publient en effet pour la plupart des récits indépendants, chaque volume contenant une histoire unique. L’effet de sérialité basé sur le principe des récits « à suivre » d’une publication à l’autre est abandonné au profit d’une nouvelle forme de fidélisation du public qui se spécifie autour des notions de « collection » puis de « genre littéraire » : collections de romans d’aventures, de romans policiers et, bien entendus, de romans sentimentaux se multiplient à partir des années 1910. C’est même ce dernier qui fournit le plus grand nombre de titre, signe que le lectorat féminin, auquel il s’adresse prioritairement, était certainement le plus important.
Dans ce foisonnement de publications, la chercheuse Ellen Constans, autrice de l’essai de référence Parlez-moi d’Amour : le roman sentimental. Des romans grecs aux collections de l’an 2000, distingue trois catégories de publications couvrant l’ensemble du spectre social du public féminin : du plus populaire jusqu’au plus aisé.

C’est Ferenczi, aujourd’hui disparu mais l’un des plus importants éditeurs populaires de la première moitié du XXe siècle, qui invente et popularise le « petit livre ». Mis sur le marché dès 1913. avec le premier numéro de la collection Le Petit Livre qui comptera, jusqu’à son arrêt en 1958, plus de 2000 titres, le format est très rapidement imité par d’autres maisons d’édition. C’est le cas de Tallandier avec sa collection Le Livre de Poche entamée en 1915 et arrêtée durant la Seconde Guerre mondiale avant que le nom soit racheté par les éditions Hachette en 1953 pour lancer la collection que l’on connaît encore aujourd’hui.
Le nom de « petit livre » s’explique par son format in-16, donc extrêmement réduit (le in-16 constitue le format avec le nombre de pliage maximum d’une feuille d’impression : 16) car n’excédant pas les 12 cm de haut. Il est constitué de 16 à 128 pages mais varie la plupart du temps entre 32 ou 64 pages. Publiés selon une périodicité très régulière, chaque collection connaît en général une sortie par semaine ou tous les quinze jours.
L’objectif de ce format est double et désigne le public auquel il s’adresse : la réduction drastique des coûts de production permettant un prix très bas (aux alentours de 15 centimes à ses débuts là où un livre de format classique se vendait aux alentours de 4 francs, près de 27 fois plus, à la même époque) et la longueur du récit raconté s’approchant de la nouvelle montre que ce format s’adresse à un public très populaire n’ayant ni grand moyen financier ni beaucoup de temps libre.
Si les premières collections se veulent généralistes (Le Petit Livre, Le Livre épatant…), le roman d’amour s’impose très rapidement comme le genre principal puis le seul publié. Cela n’empêche pas Ferenczi de créer des collections explicitement dédiées, souvent en accord avec ces petits formats, parfois dans des format un peu plus onéreux. C’est le cas de Notre cœur (1927) ; Les Romans folâtres (1928) ; Le Roman d’Amour Illustré (1932) ; Mon Roman d’amour (1944) ou encore Une page d’amour (1953).
Le même phénomène se retrouve chez les autres éditeurs et leurs collections présentées comme généralistes (Le Livre de Poche, Le Roman du Dimanche chez Tallandier ou encore Mon Roman chez Rouff) contiennent une très forte majorité de titres sentimentaux. Ces éditeurs ne semblent par contre presque pas développer de collections explicitement dédiées au genre, comme le fait Ferenczi. Citons tout de même l’éphémère et tardive Roman d’amour, roman de toujours de Tallandier qui ne dure que quelques années, de 1945 à 1948.

La presse féminine accompagne le développement d’un public féminin. À la fin du XIXe siècle, plusieurs titres s’adressent ainsi spécifiquement aux femmes et développe un contenu orienté autour de la vie familiale. Patrons de coutures, recettes de cuisines, trucs et astuces pour la gestion du ménage et romans à suivre constituent le sommaire de la plupart de ces titres. Parmi eux, Le Petit Écho de la Mode (fondé en 1875) s’impose comme l’une des publications les plus diffusées, notamment grâce à différentes innovation comme l’ajout d’un roman en supplément gratuit.
C’est certainement de cette expérience que naît, en 1919, la collection Stella. Bien que rattachée au magazine Le Petit Écho de la Mode, elle constitue une collection de romans à parts entières qui publie dès ses débuts 2 titres par mois et propose, comme l’éditeur l’indique dans sa présentation, « des romans pour la famille et les jeunes filles [constituant] une garantie de qualité morale et de qualité littéraire ».
D’un format plus grand (17cm de haut sur 10,5 cm de large) et sensiblement plus long (environ 150 pages) que les petits livres évoqués plus haut, ces romans s’adressent à un public plus aisé. Chaque volume est ainsi proposé à 1fr50, c’est-à-dire dix fois plus qu’un petit roman Ferenczi.
Tout comme ce dernier, le modèle imaginé par Le Petit Écho de la Mode est rapidement imité par les principaux concurrents du magazine. Parmi les plus célèbres, il convient de citer la collection Fama lancée dès 1920.
Liée au magazine La Mode Nationale, elle imite en tous points la collection Stella : format (un peu plus grande à ses débuts, elle s’aligne très vite sur le format 17×10,5 cm), périodicité, prix et ligne éditoriale en sont des décalques presque parfaits.

Parmi la kyrielle d’autrices et d’auteurs (quasi) anonymes, quelques romancières comme Delly, Max du Veuzit, Berthe Bernage ou encore Magali se distinguent nettement. À l’exacte inverse du fonctionnement des collections précitées, elles vendent avant tout sur leur nom. Véritables locomotives de l’édition, elles sont éditées et rééditées massivement jusqu’au milieu des années 1980.
Ces autrices partagent bien des points communs. Toutes nées à la fin du XIXe siècle (entre 1875 et 1898), elles commencent leur carrière pour la plupart dans la presse catholique, comme la Maison de la Bonne Presse (devenue aujourd’hui Bayard) ou des hebdomadaires comme La Veillée des Chaumières. Leur œuvre s’inscrit dans la tradition relativement conservatrice du roman d’amour d’inspiration catholique où la bienséance et le mariage restent la grande affaire de la vie des femmes.
Extraite des publications courantes, leur œuvre intègre soit des collections dédiées (les éditions Tallandier multiplient ainsi les collections « Delly » ou « Magali ») soit des collections dites « blanches » qui, bien que toujours chez des éditeurs spécialisés dans la production populaire comme Tallandier ou Gautier-Languereau, imitent les collections de la littérature générale (couverture non-illustrée et sobre, nom de l’auteur mis en avant…). Elles bénéficient en somme d’un véritable phénomène de distinction proche de ce que l’on trouve dans la littérature traditionnelles : les autrices sont « sorties » de la masse anonyme des tâcherons de la littérature populaire pour exister et être valorisées individuellement. Leur prestige repose cependant moins sur une consécration de l’institution littéraire que sur leur succès commercial.
Quoi qu’il en soit, leurs œuvres, en singeant sur certains aspects le modèle de la littérature générale, constituent une sorte de troisième degré de valorisation pour le roman sentimental populaire du XXe siècle.
Si les romans des autrices reconnues continuent d’être publiés massivement jusque dans les années 1980, les petits romans tout comme les collections de type Fama et Stella disparaissent dans les années 1950. Tout un pan de la littérature populaire ayant contribué à définir et installer dans les imaginaires communs les grands invariants de la littérature sentimentale disparaît en quelques années. Le roman d’amour n’a évidemment pas dit son dernier mot…

















