Bien longtemps réservée à une élite éduquée et fortunée, la lecture devient, tout au long du XIXe siècle, le divertissement le plus prisé de l’ensemble de la population, et singulièrement du public féminin qui, déjà à cette époque, constitue le principal consommateur de romans. Si son retour n’en sera que plus fracassant, le genre sentimental connaît pourtant une petite période d’éclipse au début du siècle. D’autres genres, alors très populaires mais disparus aujourd’hui, tiennent le haut du pavé : les mystères et les romans de la victime. Tous deux mettent en scène des jeunes femmes pures et innocentes meurtries par le destin et la violence dans des intrigues mélodramatiques et moralisantes.

Publiés entre 1842 et 1843 dans la presse, Les Mystères de Paris d’Eugène Sue connaissent un succès phénoménal et de multiple rééditions, comme ici chez Rouff en 1885.

Cette réédition chez Fayard de 1907 et illustrée par Gino Starace montre Fleur-de-Marie, la jeune héroïne candide et malmenée au cœur des Mystères de Paris.

Affiche annonçant la publication, en 1880, de La Fille Maudite de Émile Richebourg, un des grands maîtres du roman de mœurs et du « roman de la victime » 

Affiche annonçant la sortie de Mam’zelle misère de Pierre Decourcelle en 1892. Les auteurs rivalisaient alors de pathos pour les titres de leurs romans

L’Église catholique est l’un des principaux artisans de la renaissance du genre. Opposée de longue date au roman en général, et au roman sentimental en particulier, l’Église dénonce le caractère pernicieux de ces fictions légères sur les esprits, jugés alors fragiles, des femmes et des enfants. Pour combattre cette influence grandissante, l’Église fait sienne l’idée qu’il vaut mieux combattre l’ennemi avec ses propres armes. Traiter le mal par le mal, voilà le credo de la puissante presse catholique qui va, à travers les deux importants journaux L’Ouvrier et La Veillée des Chaumières, proposer aux lectrices de « bons romans » respectant la morale chrétienne. Ouverts aux plumes féminines, ces journaux vont publier des romans « d’éducation » visant à préparer la jeune fille à la vie conjugale à travers des récits allant des premières rencontres au mariage, en somme la recette structurelle du roman sentimental. La plupart de ces autrices sont aujourd’hui oubliées.

Journal populaire d’orientation sociale et catholique, L’ouvrier accueille ce que l’on va appeler du roman sentimental catholique. ici en première page, un court récit édifiant signé Mathilde Bourdon

La Veillée des Chaumières fait de plus en plus de place à cette littérature sentimentale catholique. Avec ici une première page largement illustrée pour annoncer le nouveau roman de Blanche de Buxy

Zénaïde Fleuriot fait partie de ces grandes figures féminines d’autrices qui œuvrent dans le roman pour jeune fille. Aujourd’hui oubliée, son succès était, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, immense 

Avec Ce retour du roman sentimental sous l’égide morale de l’Église précipite un peu plus le déclassement du genre qui sevient, au début du XXe siècle, un produit industriel créé à la chaîne et diffusé massivement. L’alphabétisation généralisée a donné des résultats spectaculaires et les éditeurs visent alors à élargir leur clientèle aux plus vastes pans de la société en touchant et en fidélisant un public populaire avec des collections à suivre et des formats très bon marché.